J’ai cinquante ans depuis février.
Ce n’est pas un chiffre que j’aurais cru remarquer, bien qu’il ait son importance. On dit : la moitié d’une vie. Et pourtant, depuis que j’ai ouvert les boîtes blanches, il s’impose. Parce que c’est l’âge que ma mère avait quand elle écrivait ses carnets.
Chantal avait cinquante ans en 1988. Elle vivait place de Rungis, dans le 13e arrondissement de Paris. Elle fumait sur le balcon. Elle lisait Françoise Sagan. Elle observait sa fille de dix ans avec une précision et une tendresse que je ne mesurais pas encore. Je suis cette fille. J’ai maintenant son âge.
Il y a quelque chose de particulier à lire quelqu’un depuis le même point de vue. Pas depuis l’enfance qu’on partageait, pas depuis le deuil qui a suivi, depuis le même moment de la vie. Cinquante ans : les choix faits, les chemins parcourus, ce que k’on comprend qu’on ne rattrapera pas, et ce qu’on décide de faire quand même.
Je lis ses mots et je reconnais ce paysage. Pas des faits. Ces faits, je les connais par les documents, les certificats, les lettres. Je reconnais cette façon d’être à soi-même à cet âge-là. Une nouvelle lucidité qui arrive, pas toujours douce. La fatigue de certaines choses et simultanément, une forme d’élan.
Dans le carnet de 1988, elle écrit : « À cinquante ans, quelle joie. »
Deux pages plus loin : « Décidément mon vrai bonheur serait d’être seule avec mes enfants. »
Les deux ensemble. La joie et l’épuisement, sur le même cahier, à quelques jours d’intervalle. Je n’aurais pas compris ça à vingt ans, ni à trente. Maintenant je lis ces deux phrases et je n’ai pas besoin qu’on me les explique. C’est peut-être ça, lire sa mère à cinquante ans : ne plus avoir besoin d’interprète.
Pendant des années, ses carnets m’étaient étrangers. Pas illisibles, étrangers. Son écriture serrée, ses références, ses silences entre les lignes. Je comprenais que quelque chose s’y disait, mais depuis quelle rive ?
Maintenant je sais. Ce n’est pas une histoire de deuil. Ce n’est pas non plus de l’ordre la réconciliation, nous n’avions pas à nous réconcilier, elle et moi. C’est plus simple et plus étrange à la fois : une reconnaissance.
Elle a été là où je suis. Elle a regardé ce que je regarde. Elle a tenu les mêmes questions dans les mains sans forcément trouver les réponses.
Et elle aurait écrit : À cinquante ans, on est une moudjahida.
L’Invisible est un récit en cours d’écriture. Ces publications en sont les fragments publics : des documents, des objets, des dates. Une archive à la fois.

