Mon frère vient de partir.
Il est venu me déposer les dernières affaires de ma mère suite à la vente de l’appartement familial. Quelques vêtements parmi ceux que nous avons triés ensemble, trois sacs en cuir, des lettres, quelques carnets. Je les ai rangés dans des boîtes blanches en attendant d’avoir la force de les lire.
C’est tout ce qu’il me reste d’elle.
Nous sommes en 2024. Elle est morte en 1996.
Ma mère s’appelait Chantal LM. Elle est née à Angers en 1938, elle a grandi près de Saumur, dans le Maine et Loire, et à vingt-cinq ans elle a quitté la France seule pour aller vivre à Alger, deux ans à peine après l’indépendance, à quelques mois de la mort soudaine de son père. Personne ne sait exactement ce qu’elle cherchait. Peut-être elle non plus.
Elle y a passé douze ans. Elle y a rencontré un homme, mon père. Elle a eu deux enfants. Elle a travaillé dans les structures du pouvoir algérien naissant, puis dans une clinique. Elle est rentrée malade, sans statut légal, et elle a passé les vingt années suivantes à reconstruire quelque chose : une vie, un appartement, une identité, dans le 13e arrondissement de Paris.
Elle écrivait. Des carnets numérotés comme des manuscrits. Elle cherchait un nom de plume : Marie, Meriem... Entre la Bretagne et l’Algérie. Elle ne les a jamais publiés.
J’ai mis des mois à réouvrir les boîtes.
Je connais cette procrastination-là, celle qui n’a rien à voir avec le manque de temps. On reporte ce qu’on sait être irréversible. Ce qu’on pressent qu’on ne pourra pas désapprendre une fois qu’on l’aura su.
À cinquante ans, on a fait des choix. On a choisi des hommes, des chemins, des silences. On a parfois reproduit sans le voir, et parfois rompu avec quelque chose sans savoir exactement avec quoi. Les révolutions intérieures ressemblent rarement à des révolutions — elles ressemblent plutôt à des matins où quelque chose a changé de place sans qu’on l’ait décidé.
C’est précisément à cet âge-là que j’ai réouvert les boîtes. C’est l’âge qu’elle avait quand elle écrivait les carnets.
Depuis que les boîtes blanches sont là, je travaille à un récit que j’ai intitulé L’Invisible. Ce n’est pas une biographie ni un récit de deuil. C’est une enquête à partir de ses archives, croisées avec mon vécu, mes souvenirs et des recherches historiques sur ce que l’histoire et l’époque font aux femmes qui choisissent de vivre dans ses angles morts. Et sur ce qui circule entre une mère et une fille sans jamais être dit.
Dans les semaines qui viennent, je publierai ici quelques fragments de cette enquête. Des documents, des objets, des dates. Pas des extraits du récit, plutôt ce qu’il a mis au jour, une pièce à la fois.
Je commence ici par le document qui a tout déclenché.
Sur l’acte de décès de Chantal LM, établi le 22 mars 1996 à Antibes, sous la rubrique situation de famille, il y a un seul mot. Célibataire.
L’homme avec lequel elle vivait depuis trente ans, et le père de ses deux enfants, n’avait pas divorcé de sa première femme. Il ne divorcera qu’en 2000. Elle était morte depuis quatre ans.
J’avais vingt ans à la mort de ma mère. Il m’a fallu trente ans de plus pour découvrir, relire, conscientiser ce que ce mot signifiait vraiment et pour commencer à soulever tout ce qu’il y a sous le tapis.
Ce récit est cette tentative. Celle de lui redonner sa voix.



Je découvre ton texte qui fait énormément écho à mon histoire. Ma mère est décédée en 2014 après 4 ans sans vraiment être là, et elle m'a laissée un héritage conséquent de carnets et de manuscrits. J'avais 19 ans, et je n'ai toujours pas trop la force d'ouvrir les boîtes. Mon compagnon le fait un peu pour moi. J'ai aussi toute une série d'articles à ce sujet nommée "Les fragments de ma mère" où je cherche un peu à réécrire des souvenirs qui s'envolent pour qu'ils cessent de disparaitre. Je m'abonne pour suivre ton cheminement, douloureusement familier ❤️