Dans les boîtes blanches que j’ai conservées chez moi, il y avait un CV. Le CV de ma mère.
Un feuillet de papier fragile, presque buvard. Une page dactylographiée. Trois exemplaires : un plié dans son agenda, un dans un carnet, l’autre en deux piles de photos. Le papier a jauni. Les touches ont légèrement bavé par endroits, on peut observer l’empreinte d’une machine à écrire, pas d’une imprimante. Ma mère a tapé ce document avec ses mains, lettre par lettre, en appuyant sur chaque touche.
Je ne sais pas exactement quand elle l’a rédigé.
D’après ce que je reconstitue de son parcours et de ses temps de vie, je pense que c’est autour de 1978, quand mon père et elle comprennent que leur année sabbatique va se transformer en quelque chose de plus définitif.
Ils sont en France depuis août 1976, après douze ans passés à Alger pour elle, et près de vingt ans pour lui. Elle fête ses quarante ans, elle sait qu’elle est malade, mais elle est soignée et suivie. Elle rentre en France sans statut conjugal légal, toujours comme la compagne de… Elle a deux enfants et un beau fils. Elle n’a pas travaillé en France depuis 1963.
Elle tape son CV à la machine à écrire.
Je me rappelle d’elle, bien plus tard, en train de pianoter sur une machine à écrire automatique. Je suis certaine qu’elle aurait adoré internet.
Ce geste-là, taper à la machine m’émeut particulièrement. Au milieu de ses carnets et de ses les lettres : son CV. Cet outil qui raconte aux autres quand on décide d’exister professionnellement. C’est une mise en forme de soi. Une déclaration. Elle se déclare.
Son parcours est réel, solide, cohérent. Secrétaire de direction, bilingue, douze ans d’expérience dans des institutions importantes. Il y a une logique dans ces lignes : une femme qui sait ce qu’elle a fait et qui se présente sans trop en dire. C’était ma mère.
Elle ne dit pas : les années, la maladie, les convalescences, les absences. En 1978, quand elle tape ces deux feuillets, elle ne sait pas encore tout ça.
Peut-être le sait-elle? Elle tape quand même. Je penche pour la deuxième hypothèse.
Il y avait trois exemplaires dans les boîtes, éparpillés. Elle pensait peut-être l’envoyer à plusieurs contacts. Et elle n’a peut-être pas eu l’occasion.
Garder une trace de ce qu’on a été, de ce qu’on peut encore faire. Dans une vie où beaucoup de choses lui échappent : le nom sur les formulaires, le statut dans les papiers, la santé dans son propre corps… Ce document, elle le maîtrise.
Elle le rédige. Elle en garde la preuve. C’est peut-être ça, son geste : se garder une preuve de son parcours.
L’Invisible est un récit en cours d’écriture. Ces publications en sont les fragments publics : des documents, des objets, des dates. Une archive à la fois.


J'ai aussi trouvé plusieurs exemplaires d'un CV tapé à la machine dans différents porte-vues et enveloppes, dans des dossiers qui rassemblent d'autres dossiers, dans des boîtes de boîtes. Le CV c'est le futur qui attend, les possibles qui se faufilent dans les pensées, et font la queue en patientant leur tour.
Est-ce qu'elles ont caressé le clavier de la machine à écrire avant de rédiger ces formalités ? Est-ce qu'elles ont mouillé leur index de leur salive pour séparer les différentes pages ? Y a-t-il eu un brouillon manuscrit qui a terminé roulé en boule dans une corbeille sous le bureau ?